Mais qu'est-ce que c'est? - Anna Foka

« Un homme qui n’est plus capable de s’émerveiller
a pratiquement cessé de vivre »
Albert Einstein

Mais qu’est-ce que c’est ?

De petites histoires sans début, sans milieu, ni fin. Des scènes que j’ai vécues ou imaginées, et d’autres que j’ai empruntées aux récits fantastiques et au cinéma. Au début, tout tournait autour de l’homme. Influencée par l’expressionnisme, je dessinais des figures aux traits exagérés dans des poses théâtrales. Des corps androgynes sans âge dans des mises en situation improbables, situations qui sont à l’origine d’un récit exprimé tant par le trait employé dans le dessin des personnages, que par la mimique de ces derniers. Je parle de personnages car, à côté de figurants inconnus, il se peut qu’on trouve Mickey Mouse, la Belle et la Bête, Polichinelle ou les trois petits cochons dans des tête-à-tête surréalistes. Ce sont des figures récurrentes dans mon travail qui témoignent de mon penchant pour les contes merveilleux, la commedia dell’arte, le burlesque et les dessins animés.

Héritière du Pop Art, j’ai également été influencée par la publicité, miroir parfait de la culture populaire d’aujourd’hui. J’ai utilisé certains grands stéréotypes comme l’homme invincible ou la femme séductrice, que j’ai juxtaposés à des personnages purement fictifs, ainsi qu’à des figures historiques, mythologiques ou religieuses extraites de l’histoire de l’art. Il y a quelque chose de profondément fellinien dans cette joyeuse parade d’individus à priori incompatibles. Mais si ce mélange des genres et des registres peut parfois désorienter le spectateur, il sert également à révéler le caractère universel de certaines figures archétypales.

Du travail sur papier et des figures «hors contexte» de mes œuvres de jeunesse, je suis progressivement passée à la peinture sur toile et à la représentation de l’espace. Toutes ces silhouettes autrefois suspendues dans le vide, ont peu à peu commencé à trouver leur place dans un environnement plus ou moins clairement défini. Cette nouvelle donnée qu’est l’espace construit, m’a paru comme une nécessité. Il fallait que je crée un terrain de jeu pour mes personnages, une ambiance qui puisse valoriser leur action, et en même temps, j’ai voulu m’engager dans des compositions picturales plus ambitieuses. En expérimentant, j’ai vite compris que figure et espace entrent en constante interaction au point de se façonner l’un l’autre. L’homme est imprégné de l’espace qu’il habite et, de la même façon, il laisse ses traces partout où il va. Contenant et contenu sont ainsi devenus égaux à mes yeux – pareils, donc interchangeables – et ils ont commencé à circuler librement l’un dans l’autre comme le liquide dans les vases communicants. Sur le plan technique, j’ai aboli les frontières en supprimant par endroits les contours qui séparent les formes, j’ai emporté la matière, j’ai travaillé les transitions ; et c’était une réelle jouissance que de voir un bras se prolonger dans l’objet qu’il tient, et l’amalgame des deux se fondre dans l’arrière-plan.
Le résultat de ce nouveau traitement pictural était la création d’une ambiance toute particulière. La superposition des plans, la focalisation arbitraire, la transparence provoquée par l’emploi de glacis et le «balayage» constant de la surface picturale a fini par rendre les figures représentées de plus en plus désincarnées – comme des spectres – et l’ensemble du tableau a pris une allure onirique, comme une vision, un souvenir trouble ou encore une illusion optique. Malgré la présence d’une figure centrale ou située au premier plan, la rencontre en face à face avec le spectateur est devenue de plus en plus rare. Dans sa disparition progressive, le visage a cédé sa place à un coin de toile vierge ou un bout de peinture abstraite. Ça ne sert à rien de chercher à identifier la personne représentée : la petite fille au cartable rouge c’est moi, c’est vous, c’est le loup et le Petit Chaperon Rouge, deux en un.

Que racontent au juste toutes ces figures ambiguës, muettes et pourtant si parlantes ? Elles racontent des histoires qui traitent de la peur: celle d’une menace indéfinissable surgie de nulle part, la peur du monstre, la peur d’être monstre soi-même. Elles parlent de la complexité de la nature humaine, de la solitude de l’homme contemporain et du mal-être qui résulte de l’éloignement physique et psychique des êtres. Elles parlent du rapport de l’homme à son passé et de son besoin de retracer son histoire afin de comprendre qui il est.
Conteurs autant qu’acteurs, les personnages que je peins sont à la fois dans et hors de l’histoire du tableau, ce qui leur permet de porter un regard contemplatif sur leurs propres aventures. Capables de se réinventer à tout moment, ils jouissent de la liberté d’être tout et son contraire ; cette existence plurielle, cette capacité de sortir du contexte ordinaire pour s’inscrire dans un nouveau paysage nous prouve qu’exister ailleurs autrement est possible, à condition de pouvoir le concevoir et se l’autoriser.

«Le monde entier est un théâtre, et tous, hommes et femmes, n’en sont que les acteurs», disait Shakespeare. Si le monde est le lieu où se joue le spectacle de la vie, le tableau ne l’est pas moins. Dans les deux cas, c’est un retournement qui s’opère: ce n’est plus la vie qui sert de modèle à la fiction, mais la fiction qui sert de paradigme pour expliquer la condition humaine. L’usage de l’imagination – dont se nourrit la fiction – n’enlève donc rien à la vérité du propos ; il offre juste de quoi nourrir l’appétit de merveilles de ceux qui rêvent d’évasion.
Finalement, est-ce vrai tout ça ? Après tout, Blanche-Neige n’est que de l’encre sur papier. Pour faire son portrait, je me suis moi-même inspirée d’une vieille illustration aux couleurs délavées. Étonnant comment, en s’éloignant de nous, les images de notre enfance gagnent une inquiétante étrangeté… Au fond, tout ce que j’ai fait jusqu’ici n’est qu’une réflexion sur le temps qui passe et les transformations qu’il apporte. C’est comme un «tiens, j’ai grandi et je n’y crois plus» ou plutôt, «j’aimerais y croire à nouveau». Pourquoi ? Car ça aide à vivre.

Anna Foka